• Sacha Carlson

Les philosophes sont-ils forcément des inadaptés sociaux ?

Ou du bon usage de la philosophie dans la vie courante !

La première chose qui m’a frappé lorsque j’ai commencé à étudier la philosophie, c’est la personnalité même des philosophes que je commençais à fréquenter : mes professeurs m’impressionnaient parfois par leur érudition et leur puissance de pensée ; mais leur personnalité et ce que je devinais de leur vie me laissait généralement froid… ou perplexe. C’est qu’ils ne semblaient connaître du monde que leur bureau ou les bibliothèques, en n’échappant cependant pas aux passions humaines les plus communes (jalousie, avidité, colère, vanité, etc.). Pour tout dire, beaucoup d’entre eux semblaient ne pas vraiment habiter le monde, tout en témoignant d’une santé émotionnelle fragile.


On comprend mon étonnement et ma perplexité d’antan : la philosophie n’est-elle pas l’amour de la sagesse, selon l’étymologie même du terme ? Le philosophe n’est-il pas celui qui est à l’écoute des choses tout en sachant raison garder devant les tumultes du monde ? N’est-il pas celui qui prend précisément les choses « avec philosophie » ?


Je propose trois raisons pour expliquer cette situation. Il s’agit aussi d’autant de questions qui permettent d’interroger la place et le rôle de la philosophie dans le monde actuel, pour tout un chacun.


La première raison est factuelle : être philosophe, de nos jours, c’est le plus souvent un métier qui implique parfois d’enseigner, mais qui consiste surtout à écrire. Or si l’on peut se réjouir qu’il soit aujourd’hui possible d’être payé pour faire de la philosophie, on admettra que cette situation sociologique ne favorise pas particulièrement une fréquentation et une connaissance des réalités les plus communes du monde. Pourtant, rappellera-t-on que Descartes était soldat avant de vivre de l’héritage de sa mère ; que Spinoza était tailleur de lentilles, ce qui ne lui permettait que de vivre modestement ; et que Leibniz était notamment diplomate – voire espion ? Je laisserai ouverte la question de savoir s’il faut s’en réjouir ou le déplorer… Je retiendrai seulement, pour l’heure, qu’il n’est pas besoin d’être philosophe de métier pour s’adonner à la philosophie, de manière temporaire ou plus radicalement.


Une deuxième raison concerne le sens – c’est-à-dire la direction - que l’on donne à l’activité philosophique. La philosophie se conçoit généralement, aujourd’hui, comme un art de penser : penser, et non pas vivre ! À cet égard, un rapprochement avec la philosophie antique peut être ici instructif. Dans l’Antiquité, entrer en philosophie n’impliquait pas que l’on produise une théorie censée rendre compte de l’être et du monde. Cela signifiait en premier lieu de choisir un mode vie insigne, en s’inscrivant généralement dans la vie d’un groupe ou d’une « école » qui proposait des options existentielles spécifiques. Ainsi, la théorie qui exprimait un idéal de vie ne se concevait pas sans la mise en pratique concrète de ce même idéal, notamment à travers des « exercices spirituels » qui permettaient de travailler sur ce qu’ils nommaient les passions (peurs, colère, envie, tristesse, etc.). Or de nos jours, les philosophes sont avant tout des « intellectuels », fussent-ils « engagés ». J’aspire, pour ma part, à réveiller cette inspiration ancienne de la philosophie, qui est tout aussi attentive à la pensée qu’à la vie. Pourquoi ne pas retrouver ces « exercices spirituels » qui permettaient d’examiner et de tempérer nos pensées, croyances et comportements ? On aurait tous à y gagner…


Une troisième raison me pousse à un interroger plus profondément la démarche philosophique. Celle-ci implique essentiellement une prise de recul : philosopher, cela commence en effet par la suspension de tout jugement, lorsque sans céder au poids de nos croyances, on en vient à s’étonner devant tout ce qui semble aller de soi. Il appartient donc à l’essence de l’activité philosophique de se donner du temps : du temps qui n’est pas directement « rentable », mais qui nous permet de suspendre nos impressions, de postposer nos décisions, pour essayer de regarder les choses autrement. C’est ce qui explique que le philosophe est toujours un peu, par nature, à côté du monde commun et de ses évidences. Le danger est qu’il soit alors « à côté de la plaque » ! À mes collègues philosophes, je dirais que c’est un risque réel, qu’il ne faut jamais sous-estimer.


Mais laissant pour l’heure les philosophes professionnels, j’insisterai pour ma part sur la fécondité de la démarche philosophique pour tout un chacun. Pourquoi pas nous offrir un temps hors productivité afin de retrouver un regard neuf sur les choses : sur nos problèmes comme sur ce que, de notre vie, nous ne voyons même plus : nos automatismes, mais aussi le la beauté et potentiel de tout ce qui et tous ceux qui nous entourent.


Je sais en tout cas, pour l’avoir vérifié sur moi-même comme sur beaucoup de mes clients, que cet espace et ce temps « hors monde » (hors quotidien, hors rentabilité, etc.) est la condition pour que puisse se déployer une créativité véritable – c’est-à-dire pour que puisse émerger une innovation réelle.


Qu’en pensez-vous ?