• Sacha Carlson

Molière : rire en vérité

Mis à jour : 6 janv. 2019


Note sur Molière, Tartuffe, le rire et la liberté -

par Sacha Carlson et Galin Stoev


Cette saison, la Comédie-Française rejoue Tartuffe de Molière, mise en scène par Galin Stoev, créée en 2014 à la salle Richelieu avec, entre autres, Michel Vuillermoz, Didier Sandre, Denis Podalydès... : production à laquelle j'avais été associé comme compositeur de la musique originale. Voilà ce que nous écrivions, Galin Stoev et moi-même, à l"époque de la création du spectacle.

Quelle vérité chez Molière ?


Il y a quelque chose d'ironique dans le zèle avec lequel Molière a été rejeté par une partie de la société durant sa vie, et le zèle avec lequel il a ensuite été « canonisé » au point d’être considéré comme un classique après sa mort – et cela dans cette même société. Cela s’explique non pas seulement parce que la distance du temps aurait permis de mesurer, enfin, les qualités artistiques de l’auteur, mais aussi parce que persiste chez lui quelque chose qui ne laisse de déranger et d'inquiéter. En ce sens, peut-être le sacre de Molière comme auteur majeur de la littérature française est-il le seul moyen que la société qui l’a d’abord rejeté ait trouvé pour assimiler et neutraliser cette œuvre tellement subversive.


C’est que la gêne provoquée par les textes de Molière ne provient pas simplement de phénomènes censés déstabiliser l'ordre social ou les conventions religieuses. Ce qui est y est en jeu concerne plutôt une région mystérieuse de l'être humain dans son rapport à la vérité. D’une certaine manière, Molière est lié à Montaigne, lequel est chez Shakespeare lu par Hamlet, alors que ce même Hamlet résonne souvent avec la rage d’Alceste, qui n’est pas sans résonner non plus avec Don Juan et Tartuffe. De Montaigne à Tartuffe, tous ces personnages existant ou fictifs, forment une sorte de famille illustrant différentes facettes d’une seule et même approche de la nature insaisissable de la vérité.


La stratégie de Molière consiste à créer constamment des situations inextricables pour ses personnages, en les obligeant à chercher une issue de secours, qu’ils ne peuvent cependant trouver qu’au prix d'une crise profonde. Or c’est en explorant les ressorts de cette crise que Molière parvient à nous conduire aux endroits en l'homme qui révèlent sa nature paradoxale. Il s’agit de points névralgiques, ou plutôt de nerfs enflammés autour de quoi s’articule l’humanité de l’homme : des points essentiels, mais qui mis au grand jour, paraissent surtout inconvenants et gênants. Le plus souvent, il s'agit de points sombres où se recroisent les différentes modulations du désir et de la foi, à travers le mensonge, la convoitise, l'hypocrisie, la calomnie, que Molière expose de manière particulièrement habile.


Or c'est exactement ce regard aiguisé qui dérange tellement chez Molière. C'est qu'à travers ses pièces, le public se trouve confronté à des régions très sombres en l'homme, alors même que la puissance de l’écriture le conduit aux rires. Ainsi, la gêne issue de cette exposition déclenche des stratégies de survie chez le spectateur : pour rester normale, la normalité se trouve contrainte de nier certaines choses, lesquelles sont pourtant déjà exposées et révélées par le rire. C’est là que la normalité doit employer sa ruse. C'est ce qui explique qu'à force d'être confrontée à ce qu’il y a d’insupportable dans le texte de Molière, la société l'ait transformé en « comédiographe » classique, comme si par là, il pouvait nous divertir, mais sans nécessairement nous toucher ou nous rendre vulnérable par rapport à nos principes et nos ressentis. C'est pour cela qu'on préfère souvent le traiter comme un héritage plutôt que comme ce qui nous renvoie à la vivacité de notre actualité : on s'arrange pour apprivoiser son énergie de rage vitale, pour la rendre inoffensive. Or Molière n’est-il pas l'anticonformiste par excellence, celui qui n'arrête jamais de se poser des questions qui fâchent, qui dérange toute tentative de substituer aux formes artistiques et humaines un conformisme ambiant ? Ses pièces sont comme des structures qui proposent d'expérimenter en temps réel – puisqu'il s'agit de théâtre – les rouages de ces arrangements qui tendent à éclipser le véritable potentiel humain, en le remplaçant par des stratégies de survie et des jeux d'ego, lesquels ont surtout pour conséquences de priver l’homme de sa propre liberté.


Une passion de la liberté


L'énergie vitale et passionnelle de Molière jaillit du croisement paradoxal entre le milieu de la Cour royale, illustrant parfaitement les restrictions liées aux codes sociaux, et l’aspiration infinie à la liberté, toujours hors-cadre, engendrée par la propre créativité de l’artiste. Il est certain que l'esprit de Molière a vu la liberté, qu’il s’y est véritablement brûlé ! C’est pourquoi sa conscience, désormais élargie par la liberté, se trouve comme restreinte dans un contexte trop rigide et profondément infertile : un contexte de création où il fallait composer aussi bien avec les structures sociales qu’avec les codes théâtraux de l’époque – depuis la règle des trois unités jusqu’au nombre précis de syllabes de l’alexandrin. C’est entre ces deux extrémités – sa passion de la liberté et le contexte étriqué dans lequel il était forcé d’évoluer – que Molière va frayer sa propre veine créatrice, en aiguisant une volonté aussi puissante que singulière, un regard profondément lucide et perçant, ainsi qu’une écriture aussi subtile que féroce. En ressortent des pièces qui pourraient passer pour de simples farces, mais qui sont en réalité beaucoup plus que cela.


Il faut en effet comprendre que les pièces de Molière dépassent et transgressent constamment leur point de départ, leur contexte et leur forme, dont Molière hérite sans les avoir choisi : s’il engage son intrigue à partir des mécanismes de la farce, il va bien au-delà, dans la mesure où le comique atteint ici sa dimension véritablement métaphysique. C’est que l'énergie fondamentale par laquelle Molière soutient toute sa dramaturgie n’est pas tant celle basée sur l’exposition de situations incongrues ou paradoxales, que celle, d'une vitalité littéralement effrayante, qui relève d’une passion pour la vie et la liberté. Molière est peut-être le seul auteur qui ait réussi à trouver une dimension esthétique à cette passion, à cette modulation fondamentale de la liberté comme rage vitale et destructrice à l’égard de toute compromission, de tout faux-semblant et de tout ordre artificiellement établi. Or on le sait, pour donner voix à cette passion, Molière a dû en payer le prix ! Il était en tout cas prêt à aller très loin dans l'observation de l'humain à travers ses contemporains. Car finalement, n’est-ce pas cette passion qui effraie chez Molière – en tout cas, qui a effrayé ses contemporains –, dans la mesure où elle déstabilise, fait vaciller les certitudes, renverse les simulacre et met en lumière toutes les formes de dissimulation et de duplicité ? Et n’est-ce pas cette même passion qui a poussé la société qui l’a vu naître a tout faire pour récupérer cette œuvre en la neutralisant : à en faire un trésor national inoffensif, un objet de musée vénéré, qui divertit et surtout, qui ne fait pas mal en touchant à ce que l’on ne voudrait surtout pas voir ?


Le rire chez Molière


S’il est vrai que les pièces de Molière utilisent à un premier niveau tous les rouages de la farce, la nature du comique, chez lui, dépasse ce niveau élémentaire pour atteindre l’essence véritablement métaphysique du comique. C’est que le rire n'est pas ici avant tout une moquerie. Il arrive en effet qu’en touchant des endroits extraordinairement intimes de l’homme, il ne soit plus possible de pleurer, mais que seul un sentiment de gêne vienne colorer l’affectivité du spectateur : seul reste alors le rire comme réponse muette à l’incompréhensible et paradoxale intimité humaine telle qu’elle se trouve exposée sur la scène. Autrement dit, le rire commence là où s'arrêtent les pleurs ; mais il s’agit alors d’un rire métaphysique, qui retentit comme une sorte d'émerveillement face au paradoxe existentiel que contient toute constellation humaine. En outre, ce rire est un rire sans jugement, car il implique la compréhension profonde du spectateur quant à l'iniquité de la nature humaine dans ses relations intimes et sociales. Bien plus, à travers l'énergie du rire, cette compréhension pousse le spectateur à un niveau de conscience plus élevé que la conscience naturelle et quotidienne : le rire est donc littéralement méta-physique, puisqu’il peut guider le spectateur depuis les petites misères du monde jusqu’à l’insondable mystère de la nature humaine, par-delà toute problématique matérielle ou triviale. Et avec le rire, le spectateur se trouve aussi en mesure d’appréhender ce qu’il voit avec un regard de compréhension et d'acceptation : le rire, ici, n’est plus lié à la fonction du bouc émissaire, où il s’agit de rejeter hors de soi ce que l’on ne peut reconnaître en soi ; car la force de Molière est qu’il y a toujours compassion envers celui dont on rit. C'est précisément cela qui élève et élargit la conscience. Et c’est en cela que le rire devient libérateur.

L'énigmatique enjeu dramaturgique du Tartuffe


La première question concerne le personnage de Tartuffe : qui est-il ? De quoi est-il le révélateur ? Il me semble que pour en découvrir le sens dramaturgique fécond, il faut d’abord nous débarrasser de touts les présupposés, évidences et clichés qui se sont progressivement accrochés au personnage. Il faut en particulier se garder de le voir d’emblée comme un simple escroc ou imposteur (même s’il s’agit du titre de la troisième et dernière version de la pièce) ; il faut aussi éviter de le considérer tout simplement comme un profiteur qui, sans scrupule aucun, ne chercherait que son propre plaisir dans la nourriture et avec les femmes ; et surtout, il convient de ne pas l’assimiler tout simplement à un fanatique religieux, transposant naïvement la problématique de la foi au XVIIe siècle français aux différentes formes contemporaines d’intégrismes religieux. Il faut aller jusqu’à la racine de ces problématiques.


Qui est Tartuffe ?


Il est caractéristique que le texte de Molière ne dise presque rien de ce personnage pourtant central. Qui est-il, d’où vient-il, et quelle est son histoire ? On ne sait presque rien de lui, sinon, à la fin de la pièce seulement, qu’il n’en est pas à sa première tentative de tromperie : c’est « un fourbe renommé dont sous un autre nom il [le Prince] était informé » (Acte V, scène dernière).


Mais la structure dramaturgique de la pièce me semble indiquer que Tartuffe est en fait un homme qui s’est lancé dans un voyage radical et intense, où il a rencontré ses aspirations les plus profondes en même temps que ses passions et ses démons le plus redoutables. Voyage qui est une quête de vie et de sens, mais où dans ce cas, le voyageur s’est finalement brûlé en affrontant la vacuité au fond de tout être et de toute chose. C’est ainsi que Tartuffe est devenu une sorte de « vide métaphysique ». En un sens, il est désormais fait d’anti-matière, et il apparaît comme le trou noir dans le cosmos de nos croyances, de nos aspirations et de nos bonnes intentions. Bien plus, de même que le néant n’a pas de forme, Tartuffe ne dispose plus d’identité stable, et n’acquiert sa « personnalité » qu’au moyen de masques successifs, qui ne prennent forme qu’avec l’énergie de ceux qui le voient. Tartuffe, dans sa quête, brûle sa propre substance, mais ne survit qu’en brûlant tous ceux qu’il rencontre.


Tartuffe et ses victimes – ou ses complices ?


Dans ce contexte, l’enjeu du Tartuffe est finalement moins celle d’un conflit entre un escroc et ses victimes que celle du pacte invisible entre deux parties qui se lancent dans un voyage où chacune rencontre ses propres démons. Pour Orgon ou sa mère, Tartuffe comble un vide spirituel, émotionnel ou relationnel, qui s’est installé dans la famille. Tartuffe, de son côté, choisit le chemin d’un dévot extrémiste, parce qu’il est constamment poursuivi par ses propres démons destructeurs, le seul moyen de leur résister étant les prières et la flagellation. Son zèle est tellement radical qu’il en devient paradoxal : à travers un mélange d’honnêteté et de manipulation, il aspire à un véritable salut. Il ne souhaite pas seulement se marier avec la fille d’Orgon, mais veut aussi hériter, comme s’il était son fils, et devenir son gendre, mais aussi aimer et être aimé par sa femme, et servir le prince mieux qu’Orgon lui-même. Finalement, il veut « avaler » Orgon tout entier, avec tout ce qui lui appartient et tout ce qui le caractérise comme entité psychologique, éthique, sociale ou morale. C’est un acte symbolique de dévoration ou de vampirisme énergétique et physique. Tout cela augmente la mise et transforme son séjour chez Orgon en opération de survie. Tartuffe ne demande rien mais reçoit tout de ses hôtes. Et cela non seulement grâce à sa force démoniaque d’influencer les gens, mais aussi grâce à la collaboration, consciente ou inconsciente, d’Orgon et de sa famille dans ce processus d’emprise mentale et de manipulation. Cela raconte la nature insaisissable de la vérité, où s’entremêle la capacité humaine de croire et de manipuler.


Une famille en crise


Il est également caractéristique que comme point de départ de sa comédie, Molière ait choisit de dépeindre une famille en pleine crise : on sent bien qu’en réalité, cette famille ne « fonctionne » plus depuis assez longtemps – depuis bien avant la rencontre entre Orgon et Tartuffe. Molière ne s’intéresse pas véritablement aux causes de cette situation, mais préfère en analyser les rouages et les disfonctionnements. Il est clair qu’une coupure de communication agit depuis longtemps, et s’aggrave constamment avec de nouvelles incompréhensions entre les membres du groupe. Ainsi, Madame Pernelle n’a de cesse de juger l’ensemble de la famille, y compris son propre fils (Orgon), en attribuant cependant la faute de ce qu’elle considère comme un échec généralisé à sa bru, Elmire. À son tour, Elmire, n’a visiblement pas réussi à trouver sa place dans la maison : elle ne semble pouvoir exister que comme remplaçante, ou plutôt comme concurrente d’emblée discréditée de la mère défunte. Par ailleurs, dans cet état de déchirement intérieur d’autant plus souffrant qu’il est silencieux, l’absence d’Orgon se ressent encore plus vivement; tout comme son incapacité à jouer son rôle de maître, lui qui est censé rétablir les liens brisés et soigner les plaies engendrées par le manque d'accord, de complicité et de cohésion dans la maisonnée. C’est que dans un tel contexte, le rôle de maître ne peut s’exercer qu’avec amour et compassion. Mais Orgon ne connaît pas ce chemin : il ne conçoit d’autre statut pour lui que celui qui consiste à exercer son autorité à tout prix. L'incompréhension et la violence qui règnent entre les membres de la famille se multiplient donc du fait qu'Orgon, qui en tout voit un manque de respect à son endroit, se sent lui aussi profondément incompris, isolé et seul.


En un sens, la structure familiale dépeinte par Molière n’est jamais que l'illustration d'un groupe ou de l'humanité en crise, où toute forme de lien a été pervertie : une constellation où non seulement toute communication a été rompue, mais où toute reconnaissance a aussi été meurtrie, où tout désir s’est trouvé mutilé, et où toute forme de pouvoir a été bafouée ; une structure où règnent la solitude et l’incompréhension ; une structure où l’on ne cesse paradoxalement de produire du néant, pensant naïvement pouvoir remplir par là les abîmes qui séparent les différents membres du groupe. Et c'est dans ce contexte de crise profonde, quoique parfois dissimulée ou non avouée, que surgit un personnage mystérieux du nom de Tartuffe.


Signalons par qu’il est par ailleurs caractéristique que chacun, dans cette famille, semble avoir une idée précise sur ce que l’autorité doit être et utilise cette idée pour manipuler les autres. Les motifs de lutte et de scandale des uns et des autres semblent contradictoires. Pourtant, c’est précisément ce tissu de contradictions qui définit l’espace interrelationnel de cette famille, qui devient l’un des matériaux les plus explosifs du texte et un véritable moteur du jeu.


Tartuffe et Orgon


La relation Tartuffe-Orgon est un des grands mystères de cette pièce… Dès la première scène, chaque personnage cherche à expliquer ce lien étrange entre les deux hommes. Cependant ces explications offrent davantage d’informations sur celui qui parle que sur Tartuffe ou Orgon. Aucune version proposée n’arrive à expliquer totalement cette relation : il reste systématiquement une part réfractaire à l’interprétation, où se trouve la force vitale de ce texte. Ce qui se passe entre Tartuffe et Orgon relève assurément d’un échange énergétique puissant, qui peut être décrit comme « amour », « attraction » ou « aspiration »… Ces mots cherchent à nommer ce à quoi nous n’avons pas accès de l’extérieur. Décider d’avance la nature de ce lien risque de le limiter, ou tout simplement de passer à côté. Je crois qu’il s’agit d’une vraie rencontre où s’ouvre la possibilité d’une ascension ou d’une destruction. Orgon n’avait jamais vécu un rapport aussi intense avant sa rencontre avec Tartuffe. Et c’est cela qui met les autres protagonistes en alerte, qui suscite chez eux l’incompréhension, la critique et même la rage.


La religiosité de Tartuffe


Le pathos de Molière contre l’hypocrisie religieuse peut être facilement confondu avec une critique de la religion elle-même. Le contexte social et religieux du siècle de Louis XIV, très différent du nôtre, tend à rendre la pièce plus distante de nous. Ce qui me semble en revanche fondamental, c’est qu’en parlant de foi, Molière touche à une réalité tout à la fois intime et sacrée, qu’il abandonne cependant sans hésitation aux travers et défauts de ses personnages. Ainsi, il nous rend témoin d’un processus par lequel une chose se pervertit en son contraire. En ce sens, la pièce s’occupe du passage énigmatique qui transforme une illumination en aveuglement. Tous les personnages se comportent comme s’ils avaient un monopole sur la vérité ultime de ce qui se passe. Cela transforme la pièce en une quête de vérité, avec ses multiples facettes contradictoires. Cela raconte la nature insaisissable de la vérité, où s’entremêle la capacité humaine de croire et de manipuler. À cet égard, la religion est sans doute le champ le plus favorable pour explorer ces deux énergies.


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