• Sacha Carlson

Richir et Desanti

Mis à jour : 6 janv. 2019



Jean-Toussaint Desanti (1914-2002)

Je me suis souvent interrogé sur les rapports que Marc Richir avait entretenus avec ce tout grand philosophe qu’était Jean-Toussaint Desanti.

Quelques citations, à partir des textes de la fin des années 90 - me reviennent particulièrement en mémoire deux brefs passages de Phénoménologie en esquisse : p. 483, note 8 & p. 508) m’indiquaient que Richir ne l’ignorait pas. Je devais apprendre par la suite que c’est Patrice Loraux - ancien élève de Desanti - qui avait provoqué la rencontre entre les deux hommes, et que des séances bihebdomadaires de lecture d’Aristote avaient même été organisée, avec les trois amis : Marc, Touki (tel était le surnom de Desanti) et Patrice (Richir s’en explique dans le livre d’Entretiens que j’ai publié avec lui). Ils étaient donc amis. Mais comment se rencontraient-ils au niveau de la pensée ? Ce n’est qu’après la mort du philosophe corse que Richir témoignera plus décidément par écrit de cette amitié philosophique.Je ne peux m’empêcher de citer en entier l’hommage qu’il écrit en 2002 dans les Annales de phénoménologie : « J’ai connu J.T. Desanti comme philosophe. Ce qui ne veut pas dire comme pur esprit, et tous ses amis reconnaîtront immédiatement ce que j'entends par là. Il ne fut pour moi ni professeur ni directeur de thèse ; je ne me sens pas à son égard ce très compréhensible attachement filial que j'ai rencontré chez d'autres, parce que je l'ai connu à l'âge mûr, mais aussitôt, précisément, comme un ami et un philosophe, comme un ami philosophe. Au cours de séances régulières de lecture d'Aristote pratiquées avec lui et Patrice, j'ai très vite été frappé, non seulement par sa totale liberté à l'égard de tout académisme, mais surtout par son extraordinaire juvénilité - alors qu'il avait à peu près trente ans de plus que moi -, c'est-à-dire par sa faculté constamment renouvelée d'étonnement (lequel me surprenait moi-même) à l'égard de textes pourtant battus et rebattus. Toute la philosophie était là, jusques et y compris la phénoménologie, non pas tant dans l'extrême complexité de ses concepts et de son langage chargés d'histoire, que dans sa vivacité qui déborde les textes tout en les pénétrant. Ainsi s'est nouée entre nous cette complicité qui, d'homme à homme, va jusqu'à englober, malgré les différences de langage et d'abord, les problèmes les plus vastes et les énigmes les plus irréductibles. Nous avions l'impression, dans ces séances, de toucher à ce que c'est que penser vraiment et à ce que c'est que penser en grec ; nouant nos questions à celles laissées pendantes par Aristote lui-même, et au demeurant non moins pendantes pour nous. Exercices de philosophie vivante où chacun, se gardant de toute pirouette rhétorique destinée à éblouir, ne visait absolument rien d'autre, en toute modestie, que la chose même ; exercices qu'il est si difficile de rendre par l'écrit, quels que soient nos talents et nos ruses. Ces séances de lecture m'ont donc beaucoup apporté, et par cette sorte étrange de survivance que l'on nomme parfois esprit, elles vivent toujours en moi, par cela qu'elles m'ont appris, mieux que toute autre chose, comment un texte philosophique peut se remettre à parler pour peu qu'il soit "assisté" de la vie, et de la vie de la pensée, donc ce qu'il faut entendre, depuis Platon, par philosophie, qui est si difficile à dire, mais qu'on peut reconnaître presque aussitôt quand on a été de quelque manière "visité" par elle. Ce serait cependant une erreur de croire que la philosophie se bornât à ce que l'on désigne communément par "abstractions". Un jour de septembre, alors que je lui demandais, au téléphone, de ses nouvelles, qui étaient excellentes, Touki me demanda à son tour : "Tu as bien travaillé durant cet été ? Tu prends de l'huile d'olive ? Tu manges du fromage de chèvre ? Alors tout va bien !" J'avais fait et faisais tout cela en effet. Ne plus entendre son rire et les modulations de sa voix, ne plus voir la malice et l'éclat de son regard, la mesure de ses gestes : on m'épargnera la peine de chercher à dire ce que signifie pour moi le vide laissé par sa disparition. Disparition physique cependant, car cet ami philosophe, je ne le verrai jamais plus en chair et en os. Mais pas disparition pure et simple puisqu'il m'arrive souvent et m'arrivera sans doute encore souvent de m'interroger : qu'est-ce que Touki aurait dit devant cela ? Comment et d'où cela se tient-il ? Qu'en aurait-il pensé ? Quelle merveille que les décantations de l'âge aient aiguisé à ce point chez J.T. Desanti la subtilité de l'art des questions ! C'était en cela, bien plus que dans les apparences physiques, qu'il était en avance sur moi. Et cette avance, qui ne relève pas du souvenir, n'est pas non plus destinée à mourir. (« Jean Toussaint Desanti : l’ami philosophe », Annales de Phénoménologie 2003 – A.P.P. -Beauvais – déc. 2002 – pp. 11-12) Ce n’est que dix ans plus tard qu’il offrira au public un moment de discussion (posthume) avec son « ami philosophe » sur une question qui avait retenu aussi bien Richir que Desanti : la question de la temporalité. C’est l’objet d’un court texte sur lequel je viens de remettre la main, grâce à mon ami Pablo Posada. Le voici : Richir, « Intentionnalité et temporalisation », Penser avec Desanti – Dir. D. Pradelle et F-D. Sebbah – T.E.R. – octobre 2010 – pp. 214-219. Bonne lecture !