• Sacha Carlson

Richir et Heidegger

Mis à jour : 6 janv. 2019



(Note mise à jour le 6 janvier 2017)

Richir critique de Heidegger? La chose est entendue. Mais on oublie parfois que l'auteur des Méditations phénoménologiques fut aussi l'un des lecteurs de Heidegger les plus attentifs de sa génération - certes sans être "heideggerien" ! Je propose ici une brève traversée des textes qui en témoignent, en proposant quelques éléments d'orientation - traversée dédiée à une amie roumaine spécialiste du philosophe de la Forêt noire.

Le site internet www.laphenomenologierichirienne.org que j'avais créé il y a quelques années a dû être fermé, pour des raisons logistiques et techniques. En attendant que le site officiel des Archives Richir soit ouvert, je mets ici les documents évoqués à disposition du public.

Je compte également proposer ici même d'autres traversées analogues de l'oeuvre de Richir, en vue de mettre à disposition d'autres textes de Richir. N'hésitez pas à me faire des suggestions quant aux fils conducteurs de ces traversées.


(Les textes téléchargeables sont indiqués en bleu : il suffit de cliquer sur le titre. Certains documents plus volumineux seront envoyés à la demande. N'hésitez pas à me contacter)


Richir, lecteur de Heidegger ?

Lorsque j’étais jeune étudiant, et qu’il m’arrivait de fréquenter les cours de Marc Richir à l’Université Libre de Bruxelles, celui-ci avait déjà pris pour habitude de mettre systématiquement au programme de son enseignement le commentaire d’un texte de Husserl - et uniquement de Husserl : par exemple un passage des Recherches logiques ou d’Expérience et jugement dans le cadre du cours de logique dont il avait charge, et quelqu’autre texte du même Husserl pour son autre cours, celui de métaphysique. C’est pourquoi il régnait certaines rumeurs, chez les étudiants bruxellois, selon lesquels Richir ne se serait jamais intéressé qu'à la phénoménologie husserlienne, et qu'il aurait par exemple toujours refusé de lire Heidegger. La naïveté de cette supposition peut prêter à sourire, si ce n’est que quelque chose de cette impression semble avoir perduré dans l'opinion du public philosophique : Richir aurait ignoré la pensée de Heidegger, ou se serait contenté de critiques expéditives. Or comme je voudrais le rappeler ici, si Richir a assurément été un critique tenace de la pensée heideggerienne, il en a aussi été l’un des lecteurs les plus attentifs de sa génération. À vrai dire, le rapport Richir-Heidegger est de plus complexes. On peut d'ailleurs le prendre comme le négatif photographique du rapport qu'il a toujours voulu entretenir avec Husserl. Pour le dire d’une formule assurément trop tranchée : d’une part, si Richir a toujours revendiqué sa filiation avec Husserl, c'est pour remettre, en même temps, les acquis les plus fondamentaux du père de la phénoménologie en question. D’autre part, s’il a manifestement toujours critiqué Heidegger - à vrai dire aussi bien l’homme que sa pensée : il suffit de relire ce qu’il en dit encore, et sans fard, dans le livre d’Entretiens que j’ai réalisé avec lui : L'écart et le rien (J. Millon, Grenoble, 2015) -, il s’en est non seulement énormément inspiré, mais il n’a jamais cessé d’y revenir, en espérant sans doute pouvoir en « sortir » définitivement.

On ne se débarrasse cependant pas aussi facilement de Heidegger : telle est peut-être l’une des leçons de ce rapport Richir-Heidegger, dont je voudrais donner ici quelques éléments de lecture, en relevant les textes les plus significatifs sur la question.

La première lecture de Heidegger

Je voudrais commencer par signaler que si Richir a commencé sa trajectoire philosophique par une lecture de Husserl (son Mémoire de Maîtrise est consacré aux Recherches logiques et à Ideen I), il en est rapidement venu à lire les auteurs à la mode de son temps : Derrida, puis Heidegger. Plus précisément, comme il l’écrit dans L’écart et le rien : « MR : Il m’a fallu du temps pour trouver mon vrai sujet de thèse : je ne me suis pas inscrit en thèse sur l’idéalisme allemand. De là tout un périple. comme j’aime à le dire, je me suis sorti de Derrida par Heidegger, et de Heidegger par l’idéalisme allemand. J’ai donc d’abord passé plus d’un an à lire du Heidegger, et rien que ça, tous les jours… SC : Quels textes de Heidegger ? MR : En particulier Identité et Différence, dont je parle d’ailleurs dans Le rien enroulé et Unterwegs zur Sprache, “acheminement vers la parole”, ou plus précisément, “en chemin vers la parole”… ou “Vers le langage”… J’ai aussi commencé à vouloir écrire sur Heidegger : mais à vrai dire, ça ne marchait pas du tout. et puis, je sentais aussi que chez Heidegger, il y avait quelque chose qui n’allait pas, qui restait souvent très rhétorique ! et finalement, c’est l’idéalisme allemand qui m’a sorti de Heidegger » (L’écart et le rien, p. 13-14). Je reviendrai dans une autre note sur cette première lecture de Heidegger, qui concerne donc la question du langage. Disons seulement, pour l’instant, que le texte qui recueille cette première lecture est un article de 1970 intitulé : « Le Rien Enroulé - Esquisse d'une pensée de la phénoménalisation », (Textures 70/7.8 : Distorsions - Bruxelles - 1970 pp. 3-24) - un texte que Richir considère lui-même comme le « premier acte de naissance de sa pensée ».

J’ajouterai que de cette méditation richirienne sur le langage à partir de Heidegger, on trouve encore la trace dans deux textes plus récents : « Ereignis, Temps, Phénomènes », Heidegger : Questions ouvertes – Collège International de Philosophie - Osiris - Paris - mars/avril 1988 – pp. 13-36.


Et :


« Temps/Espace, Proto-temps/Proto-espace », Le Temps et l'Espace - Actes du congrès de la « Société belge de philosophie » de décembre 1987, Ousia, coll. Recueil 3 - Bruxelles - janvier 1992 - pp. 135-164. Sur cette première lecture richirienne de Heidegger, on pourra se rapporter à Sacha Carlson, « L'Essence du Phénomène. La pensée de Marc Richir face à la tradition phénoménologique », in Eikasia. Revista de Filosofia n° 34, 2010, (www.revistadefilosofia.com), pp. 199-360. R. Alexander, Phénoménologie de l’espace-temps chez Marc Richir, Jérôme Millon – coll. Krisis – Grenoble – mai 2013 – 387 pp.

Textes contemporaines de sa thèse doctorale,

sur la question du renversement copernicien

La thèse doctorale de Marc Richir, présentée à l’Université Libre de Bruxelles, est intitulée : Au-delà du renversement copernicien. La question de la cosmologie philosophique dans le jeune Idéalisme allemand. Thèse gigantesque, qui comprenait une Introduction (qui a été publiée avec pour titre : Au-delà du renversement copernicien. La question de la phénoménologie et de son fondement, Martinus Nijhoff – coll. Phaenomènologica n°73 – La Haye - 1976 - 184 pp), une partie sur Kant (restée inédite), une partie sur le jeune Schelling, et une partie sur Fichte (publiée en 1979 : Le rien et son apparence. Fondements pour la phénoménologie. Fichte : Doctrine de la science 1794/95 - Ousia n°1-2 – Bruxelles - 1979 - 379 pp. : prendre contact avec moi pour obtenir le texte). Ainsi, dans l’Introduction de ce travail (et dans les articles qui la préparent) le premier Heidegger est abordé à partir d’une lecture croisée de la triade composée par Husserl, Heidegger et Merleau-Ponty. Dans ce contexte, le premier Heidegger (celui de Sein und Zeit) est considéré comme l’un des représentants du geste philosophique du geste philosophique en quoi consiste la révolution copernicienne, en tant qu’il renverse le classicisme qui reste attaché à la pensée de Husserl. Par ailleurs, la pensée du second Heidegger (en particulier ce qui a trait à l’Ereignis) est quant à elle envisagée comme une percée vers ce qu’il nomme l’au-delà du renversement copernicien, qu’il pense par ailleurs à partir de l’oeuvre du dernier Merleau-Ponty. Outre son ouvrage Au-delà du renversement copernicien (op. cit. : ce livre est encore disponible, mais malheureusement d’un prix inabordable), mentionnons les articles suivants : « Phénoménalisation, distorsion, logologie - Essai sur la dernière pensée de Merleau-Ponty », Textures 72/4.5 - Bruxelles Paris - 1972 pp.63-114 (prendre contact avec moi pour obtenir le texte en version électronique); « La question du renversement copernicien: Introduction pour une phénoménologie », Textures 73/6.7 - Bruxelles Paris - 1973 pp. 113 -160 (texte qui n’est autre que la première publication, sous forme d’article, des premiers chapitre d’Au-delà du renversement copernicien).

Mentionnons encore, de ce même sillage, quoique partant d’un angle légèrement différent, la traduction et le commentaire que Richir propose des Recherches schellingienne sur la liberté humaine, où le commentaire heideggerien de ce même texte, constitue un contrepoint constant de la lecture richirienne : F. W. SCHELLING, Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine, Introduction, Traduction, Notes et essai de commentaire intitulé : « Schelling et l'utopie métaphysique » - Payot - coll. critique de la Politique - Paris – 1977 : prendre contact avec moi pour obtenir le texte en version électronique).

Heidegger et Platon : autour de la question de la vision

Je l’ai dit, Le rien et son apparence (op. cit) n’est autre que la partie de la thèse doctorale de Richir sur Fichte. Et il s’agit en effet d’un commentaire pas à pas de la première version de la première version de la Doctrine de la science (de 1794-95). L’introduction de l’ouvrage, cependant, semble être une pièce ajoutée, qui présente la problématique à partir de la question de la vision. Question que Richir aborde précisément à partir d’une lecture croisée de Heidegger et de Platon.

Sur cette lecture, je me suis moi-même expliqué dans le détail, dans mon article : Sacha Carlson, « Représentation et phénoménalisation. Remarques sur le contexte problématique de la première lecture richirienne de Fichte “entre Heidegger et Platon” », in Eikasia (www.revistadefilosofia.org), n°68, février 2016, pp. 85-120.


Des Recherches phénoménologiques (1981-83) à

Phénomènes, temps et êtres (1987)

Le premier tome des Recherches phénoménologiques paraît en 1981 (Ousia n°5 – Bruxelles - 1981). Il s’agit cette fois, au dire de Richir, du « second acte de naissance » de sa pensée. Or la quatrième de couverture indique que la deuxième des trois Recherches qui composent l’ouvrage, est une « confrontation implicite avec la pensée de Heidegger ». Implicite : tel est en effet le mot, car si la question de l’ontologie et de l’être se trouve assurément au coeur du débat (en particulier à travers la notion, forgée par Richir lui-même, de «simulacre ontologique») l’auteur de Sein und Zeit n’est pour ainsi dire par mentionné.

Sur ce livre étrange et fascinant que sont les Recherches phénoménologiques, on pourra consulter différents de mes textes :

Sacha Carlson, « Reducción y ontología. Observaciones sobre la noción richiriana de “simulacro ontológico” », tr. es. par Pablo Posada Varela, in Eikasia. Revista de Filosofia n° 47 (www.revistadefilosofia.com), 2013, pp. 245-250.

Sacha Carlson: "El campo fenomenológico-transcendental. Sobre las Investigaciones fenomenológicas de Marc Richir", tr. española por Pablo Posada, en www.sachacarlson.com, nota de blog del 10 diciembre 2016.

Et surtout, mon article à paraître en janvier dans Eikasia : "La fenomenología trascendental de Marc Richir Cuatro aproximaciones de las Investigaciones fenomenologicas (tr. es. por Pablo Posada)".

Mais on lira également et surtout les développements de Richir lui-même dans l’Introduction à son ouvrage : Phénomènes, temps et êtres (une réédition est à paraître tout prochainement chez Jérôme Millon), dont l’Introduction présente les enjeux de la phénoménologie telle que l’entend Richir, à partir de Husserl, mais aussi de Heidegger.

Sur cette période, on lira également les explications rétrospectives que Richir en donne lui-même dans L’écart et le rien.

Heidegger et l’animalité

Une place à part doit être faite à l’ouvrage de 1988 qui se présente comme la deuxième partie de Phénomènes, temps et être, à savoir Phénoménologie et institution symbolique (Jérôme Millon - coll. Krisis – Grenoble - mars 1988) (ouvrage qui va également être prochainement réédité). C’est que Richir y lit et discute de très près une partie d’un cours de Heidegger de 1929/30 sur les Concepts fondamentaux de la métaphysique consacrée à la question de l’animalité : M. Heidegger, Die Grundbegriffe der Metaphysik, Welt·Endlichkeit·Einsamkeit, hrsg. von F. W. von Herrmann, Gesamtausgabe, Bd. 29/30, Klostennann, Frankfurt am Main, 1983; cours depuis lors traduit en français : Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique. Monde-Finitude-Solitude, tr. fr. par Daniel Panis, Gallimard, Paris, 1992) qui est consacré à la question de l’animalité (la partie du cours consacrée à la question de l’animalité se trouve aux pp. 295·396 de l’édition allemande). Le chapitre III de l’ouvrage de Richir est en effet intitulé : «L’institution symbolique comme “nature” en l’homme : animalité et humanité», dans lequel Richir commence par commenter pas à pas le texte de Heidegger (§1 L’animalité selon Heidegger, pp. 223-253), pour ensuite confronter le résultat des analyses de ce texte aux résultats de l’éthologie animale (§ 2. « Animalité et phénoménalité : les résultats de l'éthologie animale »).

La fin des années 80

À la charnière des années 80 et 90, la lecture de Heidegger se poursuit sur plusieurs fronts. D’un côté, la méditation sur le langage à partir de Unterwegs zur Sprache se prolonge. On a déjà évoqué les deux textes:

« Ereignis, Temps, Phénomènes », ainsi que «Temps/Espace, Proto - temps/Proto – espace». D’un autre côté, je voudrais mentionner un texte énigmatique publié dans Esprit en 1988 : « D'un ton mégalomaniaque adopté en philosophie ». Il s’agit d’un texte qui revient sur le livre, qui avait fait alors beaucoup de bruit, de V. Farias, sur Heidegger et le nazisme. Et il est caractéristique que Richir choisisse ici de soutenir, en un sens, Heidegger. L’article commence comme suit :


« Depuis quelque temps déjà, la rumeur circulait dans le milieu philosophique informé que les éditions Verdier préparaient la sortie d'un livre accablant sur l'engagement nazi de Heidegger. Le voilà publié, et il connaît le succès. Mais, comme il fallait s'y attendre, c'est un succès de scandale. Car, au lieu de l'ouvrage d'historien que l'on escomptait, avec plus ou moins d'appréhension selon le prix que l'on attachait à la philosophie de Heidegger, il s'agit avant tout d'un pamphlet, qui est à prendre comme tel. Non pas, en effet, que l'ouvrage ne soit abondamment documenté, mais d'une part, il l'est à des sources bien connues en Allemagne (travaux de G. Schneeberger, H. Ott, B. Martin, étrangement inédits en français), et d'autre part, pour ce que V. Farias a mis en lumière (fort bien résumé dans le “Courrier des lecteurs“ du Nouvel Observateur du 27 novembre-3 décembre 1987), les faits nouveaux y sont tellement enchevêtrés à une interprétation ou à une thèse unilatérale qu'ils restent souvent difficiles à apprécier dans leur portée réelle. Nul doute que le livre de V. Farias ne soit salutaire en ce qu'il "déboulonne" la statue figée du “plus grand philosophe du XXe siècle“, en ce qu'il met fin à une idolâtrie ou à un dogmatisme qui n'a que trop duré, et incite - on se plaît à espérer que la leçon sera entendue - à la plus grande circonspection en ce qui concerne l'usage des superlatifs. Mais la lecture attentive de l'ouvrage montre qu'il s'agit plus de l'instruction d'un dossier d'accusation que de la constitution d’un dossier d'historien. C'est extrêmement dommage de voir manquée une si belle occasion d'établir rigoureusement la vérité complexe des faits. Sans pouvoir entrer ici dans les détails de ce qui devrait être une véritable critique historique des sources et des interprétations de V. Farias, ce qui a déjà été fait et le sera encore bien mieux par d'autres, je ne puis me retenir de penser que la thèse, au reste fort honnêtement énoncée dans l'introduction, est telle que tout fait “farine au moulin“ et que l'ouvrage n'en est que l'illustration, au fil de ce qu'il faut reconnaître, quelque part, comme une “illusion rétrospective". Autrement dit, tout lecteur attentif a vite l'impression que les jeux sont faits d'avance, que rien ne viendra en remettre la donne en question, et cela, déjà, dans cette manière d'encadrer la “démonstration" par la référence à Abraham a Santa Clara - pourtant un classique» de la culture allemande du Sud, cité par Schiller, qui n'était pourtant pas nazi : à ce compte, si Heidegger avait été luthérien, Farias eût rapporté les tendances profondes du philosophe aux propos antijudaïques bien connus du Réformateur allemand. »

Un article étrange, où Richir se penche sur le cas Heidegger, avec les engagements que l’on savait - avant même la publications des Cahiers noirs, et bien sûr également avant la publication de l’ouvrage de Farias -, et en revenant sur la question de l’engagement politique des philosophes - ce qu’il nomme le « syndrome de Syracuse », en référence à Platon.


Heidegger et l’affectivité

Au cours des années 90, une autre veine de sa lecture en vient à s’ouvrir : c’est la question de l’affectivité que Richir commence à méditer à l’aide des textes de Heidegger, et en particulier ds §§29 sqq. de Sein und Zeit. Cette « méditation » trouve son point d’aboutissement et d’équilibre dans les Méditations phénoménologiques (Jérôme Millon - coll. Krisis – Grenoble - nov. 92- 393 pp.), que Richir a toujours considéré comme son opus magnum.

On citera encore 3 autres articles significatifs, et plus détaillés sur la question, de cette époque.

« La mélancolie des Philosophes », Annales de l'Institut de Philosophie de l'Université de Bruxelles : L'Affect philosophe - 1990 - Vrin - Paris – déc. 1990 - pp. 11 – 34. Richir y analyse la question de la mélancolie, notamment à partir du cours de 1929-30 sur Les concepts fondamentaux de la métaphysique, déjà cité.

L’article sur l’« Affectivité » de l’Encyclopédia Universalis - Volume 1 - Paris - mai 1993 – pp. 347-353.

«Phénoménologie et psychiatrie : d'une division interne à la Stimmung», Etudes phénoménologiques n° 15 : Phénoménologie et Pathologies mentales - Ousia - Bruxelles - 1992 - pp. 82-117, qui reprend la question de l’affectivité à partir de Sein und Zeit.

Sur la question de l’affectivité chez Richir et Heidegger, on lira : Sacha Carlson, « Le langage, le l’affectivité et le hors langage (Richir / Heidegger) », in Divinatio n°41, Sofia, 2015, pp. 47-78.

Également disponible en espagnol : Sacha Carlson, « Fenómeno, lenguaje y afectividad (Richir, Heidegger) » tr. por Pablo Posada, in www.pensamientopolitico.udp.cl, Número 7, Julio 2016, 185-217.

Heidegger, l’architectonique et e politique

Par ailleurs, dès le début des années 90, Richir engage parallèlement une analyse de l’oeuvre heideggerienne à partir de considérations plus générales concernant la systématique même de la philosophie et de la phénoménologie - cela même qu’il commence à nommer du terme kantien d’architectonique. Ainsi, dans Du sublime en politique (Payot - coll. Critique de la Politique - Paris - février 1991 - 485 pp.), il s’attaque à l’architecture même du l’Haupwerk de 1927, pour y déceler une circularité et une illusion transcendantale, qui se cristallise en particulier dans la question de l’être-pour-la-mort et de l’individuation corrélative du Dasein. Un chapitre entier est consacré à une lecture de certains passages clefs de la deuxième partie de Sein und Zeit (§§45 sqq.).


Voici le passage du livre où s'annonce cette analyse à partir de la question de la métaphysique du Dasein.

Voilà le chapitre où est analysé la question de l'être-pour-la-mort et la question de l'individuation du Dasein.


Il faut également souligner que dans cet ouvrage de 1991, Richir propose également «Note sur le "sublime" heideggerien dans les Beitrage zur Philosophie (1936-1938)», tout juste publiés (en 1989).

On notera enfin que c'est dans Du sublime en politique, qui est peut-être le plus beau livre que Richir ait écrit, qu'est développée la reprise du concept heideggerien de Gestell, traduit ici, de manière un peu provocatrice, par le terme "machin". La citation suivante donnera, sans doute pas une idée précise, mais une première impression de la manière dont Richir approche cette question :


"Il n'est pas venu à l'esprit de Heidegger que l'interrogation de Dieu, chez les Hébreux, les juifs et les chrétiens, était peut-être, loin en deçà de toute onto-théologie, une manière, qui n'est certes pas du tout philosophique, de se situer dans la question de cet «entre», et par là d'affronter la question,corrélative, de la rencontre et du malencontre symboliques de l'instituant symbolique. Le fait que Heidegger ne soupçonne pas la question du malencontre au niveau même de l'Ereignis, et préalablement à toute identification en étant, est pour nous le signe qu'il y a chez lui quelque chose du sublime qui est manqué, et qui le fait passer tout à fait à côté de la question de l'incarnation, donc aussi de la question du politique. Comme s'il n'y avait, dans nos termes, d'institution que de l'étant, et de l'homme que comme étant, c'est-à-dire aussi comme particulier d'un universel (l'être). Et comme si, en retour, le passage par la Wesung de l'Être permettait à elle seule d'instituer l'homme comme l'étant qu'il a à être vraiment par son abandon dans le Da-Sein. Cela même si, le texte de la page 476 que nous avons cité en fait foi, Heidegger a parfois le pressentiment d'une multiplicité originaire de mondes et de Terres dans le courant lui-même an-archique et a-téléologique de l'Ereignis, qui le ferait éclater dans son courant en multiplicité originaire l'Ereignis - ce qui atteste que pour l'homme il y a au moins plusieurs manières d'être vraiment, mais toujours dans diverses possibilités de la rencontre, le malencontre étant en réalité situé pour lui en aval, bien plus «bas», dans l'étalement de l'Être en être (Agathon, lumière, etc.), et de là, en étant. En ce sens le tragique du destin philosophique de Heidegger est que rien ne le protège du malencontre, et qu'à l'égard de sa pensée, même la plus ultime, tous les malencontres, et subsidiairement,tous les malentendus sont possibles. Le meilleur (ariston) est aussi celui qui peut «apporter la peste », et cela,parce que la distance lui a manqué pour juger, au sens kantien du jugement réfléchissant, le risque de l'Être et de la pensée (Er-denken) de l'Être. Raison, peut être, plus tardivement, de silences scandaleux d'un grand philosophe sur l'horreur nue denotre époque. Impossibilité principielle, que d'autres, «disciples)}ou pas, ont allégrement transgressée sans souci apparent de juger de son «statut », «historiaI)) ou «historique». Comment y discerner l'expression la plus acharnée du Gestell de la « péripétie» empirique d'une aventure aussi folle qu'atroce? Toujours rabattu au plan de la technique ou de son« essence », le Gestell heideggerien aura toujours manqué de sa dimension la plus profonde, et qui est symbolique. C'est en tout cas l'une des raisons de la dénégation du politique qu'il y a dans la deuxième et la dernière oeuvre, et cela quelles qu'aient été les tentatives, grandioses, des années cinquante, de rapprocher, au point, presque, de les confondre, Gestell et Ereignis." (p. 432-433)


A noter que la question du Gestell est aussi pensée avec celle du politique. Je citerai encore directement le texte suivant :

"Ce n'est pour autant qu'aux amateurs de servitude que l'épisode put paraître "sublime", et s'inscrire dans la continuité de la Révolution. Nous comprenons que ce «sublime-là» n'est que négativement sublime parce que, en court-circuit du moment complet du sublime, où s'inscrit la question, non pas de l'incorporation, mais de l'incarnation, il occulte la rencontre possible de l'abîme de la fondation, où l'instituant symbolique joue hors de toute fantasmatique de la puissance, en le muant en malencontre symbolique où se recodent, à l'aveugle, dans l'inconscient symbolique, la servitude volontaire et la logique de la dette. L'institution de la « société démocratique », en tant du moins qu'institution d'une société censée être rationnelle, et dans l'oubli du «moment» utopique de la communauté incarnée, est, n'en doutons pas, l'institution d'une nouvelle forme de despotisme, que nous connaissons plus que jamais, mais où la figure de la fondation s'est étalée dans le plan censé homogène à soi de la «Raison»: c'est sous le masque de cette dernière, il ne faut jamais l'oublier, que se sont donné libre cours les formes successives du capitalisme, dont la barbarie initiale, patente pour qui veut bien voir, n'est sans doute devenue moins apparente, du moins en Europe et dans l'aire « occidentale», qu'à s'être mieux diffusée dans les mentalités de toutes les couches de la société. Activant sans relâche et jusque dans les ressorts les plus infimes et les plus intimes des incorporations multiples coextensives d'une désincarnation dévastatrice,ses traits sont ceux que nous avons repérés en commençant du nihilisme contemporain. C'est ainsi que, très tôt, les discours« rationnels », censés devoir protéger les hommes et la société contre la mort, se sont mués en Gestell, en machin symbolique machinant aveuglément la mort, broyant tout sens possible dans une multitude de non-sens de plus en plus apparents, et démontrant que la rationalité active dans l'empirique est fantastiquement génératrice, sans solution de continuité, d'irrationalités.C'est pourquoi, par ironie par rapport à Heidegger qui s'y laissa mystifier, nous avons traduit et traduisons Gestell, non pas par le terme sévère de «dispositif», mais par celui,plus proche de ce que nous rencontrons dans le réel, de «machin». En accordant de plus en plus, aujourd'hui, une valeur absolue au critère de rentabilité économique, la société est presque en passe de nous convaincre du bien-fondé ultime du capitalisme. Et la méprise profonde de Heidegger, sa véritable cécité politique après «l'engagement» que l'on sait, fut de ne pas associer intimement, de ne pas penser ensemble«essence de la technique» et capitalisme" (pp. 473-474).

Quant aux questions architectoniques avancées dans Du sublime en politique, on en trouvera différents prolongements dans des textes ultérieurs :

« Aperception de l'individu et être-au-monde », Kairos n° 2 : L'individu - P.U. du Mirail - Toulouse - février 1991 - pp. 151 - 186.

« Schwingung et Phénoménalisation », Internationale Zeitschrift für Philosophie - Heft 1-1998 - pp. 52-6

« Métaphysique et phénoménologie : Prolégomènes pour une anthropologie phénoménologique », Phénoménologie française et Phénoménologie allemande - E. Escoubas et B. Waldenfels - L'Harmattan - Paris – déc. 2000 - pp. 103-128.


Et pour terminer, citons la reprise magistrale de la lecture richirienne de Sein und Zeit dans son ouvrage : Phantasia, imagination, affectivité, (Jérôme Millon – Coll. Krisis - Grenoble - avril 2004).


Vous pouvez citer ce texte en mentionnant : Sacha Carlson : "Richir et Heidegger", in www.sachacarlson.com, note de blog du 19 décembre 2016.

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